Note d'intention de Maud Galet Lalande

Le métier d’artiste est source d’un perpétuel questionnement, qui se confond souvent avec les principes mêmes de sa propre existence. Alors que je me posais une fois de plus la question du sens de la pratique artistique et de l’engagement dans la création, j’ai eu le besoin soudain d’aller voir ailleurs si j’y étais. Répondre à cette question était devenu urgent : cette quête de sens après laquelle nous sommes nombreux à courir est-elle universelle ? Ou seulement inhérente à notre société occidentale qui nous a peu à peu éloignés des fondamentaux en nous privant insidieusement du sens réel des valeurs que nous avons acquises au cours des siècles ?

Alors que la Tunisie tremblait encore à cause d'un attentat qui venait d'avoir lieu avenue Bourguiba, à quelques semaines de celui du Bataclan, mes pas m'ont menée en février 2016 à Tunis, capitale de l'une des plus jeunes démocraties au monde. Étincelle du "Printemps Arabe" et seul pays à s'être libéré durablement de la dictature, ce pays m'attirait depuis longtemps déjà : quel prix avait là-bas cette liberté fraîchement acquise ? Comment les habitants vivaient-ils les fondamentaux de la démocratie, quels usages faisaient-ils de la liberté d’expression ? Quel y était le rôle de l’artiste dans une démocratie toute neuve, dont les fondations étaient encore fragiles mais bâties par un peuple tout entier ?

J'avais en effet la sensation que dans mon propre pays, ces fondamentaux n'avaient plus beaucoup de valeurs : suite aux attentats de 2015 par exemple, nous avons clamé à qui voulait l’entendre que la liberté d’expression nous était précieuse. Certes ; mais lorsqu’on a le droit de tout dire et tout le temps, nous rendons-nous encore compte de la valeur d’une telle acquisition ? Et en tant qu’artiste, utilisons-nous toujours cette notion à bon escient ?

De ces interrogations et des multiples rencontres faites à Tunis est née La Tablée, dont la situation de départ est directement inspirée d'épisodes vécus là-bas.
Au fur et à mesure de ces séjours et de mes rencontres, s’est composée la structure puis la narration du texte. Rentrée en France, je relisais, corrigeais, raturais, mais il m’était nécessaire de repartir ensuite pour avancer dans l’histoire.
Cinq séjours dans la capitale tunisienne ont été nécessaires pour écrire une première version de ce texte : j'avais en effet besoin d'une immersion totale dans ce pays, du langage et de la façon de parler de ses habitants, de son atmosphère et des ses ambiances, de ses anecdotes et de ses coutumes, pour parvenir à avancer dans l'écriture.

Au fur et à mesure de ces séjours et de mes rencontres, est née peu à peu la volonté commune de créer ce spectacle entre la Tunisie et la France, avec une équipe des deux territoires, une co-mise en scène et une distribution biculturelle. La version finale de La Tablée s’est finalement écrite à quatre mains en collaboration étroite avec Ahmed Amine Ben Saad, mon collaborateur de la première heure et c’est à l’issue d’une résidence d’un mois à la Villa Salammbô, en partenariat avec l’Institut français de Tunis, que le texte a enfin vu le jour.

Il nous a paru en effet évident que ce spectacle n'aurait d'impact et d'intérêt que si, au sein de sa création même, il était une rencontre entre ces deux cultures.
Dans l’espoir, peut-être, de porter une parole commune au delà des différences et des frontières.