Note de mise en scène

Les oiseaux meurent facilement dans cette chambre a pour enjeu non pas de donner à voir mais à percevoir ce mal intime. Trouver le moyen de faire appel chez les spectateurs non à une reconnaissance distante et intellectuelle de cette tragédie, comme un étalage de monstruosité, mais d’aller questionner par la sensation, comment ce même mal qu’on le sache ou non, qu’on le veuille ou non, existe et même agit en nous.

Nous tentons de traverser ces profonds, archaïques et terribles moteurs humains pour pouvoir peut-être en sortir un peu moins effrayés. Tentant d’agir sur les spectateurs plus par les sens que par le sens, par la sensation plus que par la compréhension rationnelle.

DIRECTION D'ACTEUR

Nous plaçons avant tout cet enjeu dans l’incarnation. D’abord celle de la langue de Mishima, à la fois poétique et ciselée que nous nous efforçons de rendre concrète, évidente, proche des acteurs. L’autre défi est celui du traitement de la démesure, celle des personnages, celle de l’inéluctable des situations. Il s’agit là aussi de quêter la simplicité essentielle, la précision chirurgicale malgré le brulant des enjeux. Chercher dans une forme d’alliance des contraires, une rigueur, dans l’espace et dans les corps, proche de l’esthétique du théâtre Nô, tout en gardant une profonde intériorité, un minimalisme puissant dans le jeu.

Pour les y aider les acteurs évoluent dans une approche physique chorégraphiée en collaboration avec une danseuse Butô. Pas de danse à proprement parler mais un traitement non réaliste du corps malade pour Ikuko, du corps contrit pour Isamu. Nous nous intéressons, comme en gros plan à certains gestes quotidiens : la toilette du frère à sa sœur malade, une caresse, un poing qui se sert, une poitrine qui suffoque. Se trouve donc étiré, révélé, ce qui est habituellement imperceptible dans les corps mais vient dire ici beaucoup.

Ainsi, au plateau du concret sans quotidien, des corps saisis et tenus dans le combat qui les oppose à la mort, la sienne propre ou celle des autres, cet endroit de « sérénité héroïque » décrit par Mishima dans son essai Le Japon moderne et l’éthique du samouraï.

DISPOSITIF

L’espace scénique est celui de la chambre. C’est une cage à trois côtés fermée par le premier rang des spectateurs. Les barreaux sont des tubes de lumière qui pendent du plafond. On peut penser à la fois à une prison, plus mentale que physique, mais également à un mobile pour enfant ou à un carillon. Au centre le lit de la malade Ikuko, autour duquel tout se joue. Lorsque draps et coussins sont retirés, on pourra voir dans ce socle noir et minéral, un autel sacrificiel ou une tombe.

L’installation sonore structure elle aussi l’espace. La collaboration avec un concepteur sonore nous permet un travail sur la circulation et la spatialisation des sons autour et parmi les spectateurs. Les voix des acteurs sont reprises et rediffusées, comme susurrées tout prêt des oreilles spectatrices. Elles seront retravaillées pour certaines parties du texte, avec des effets d’échos, de persistance ou de présence spectrale.

La partition musicale est pensée comme cadre et comme socle, non comme accompagnement. Sa présence est permanente, parfois en nappe sonore abstraite, parfois de façon harmonique. Elle est composée au cours des répétitions et sera jouée en direct par deux musiciens. Ils utilisent leurs instruments (guitare avec pédalier, claviers numériques, batterie) avec pour but d’obtenir une matière sonore dans laquelle on ne puisse pas distinguer les différentes sonorités. Il s’agit d’obtenir une piste continue du début à la fin du spectacle, évoluant par variations, répétitions de motifs liés aux personnages.

Cet espace sonore ne vient pas soutenir ou illustrer, il traduit ce que les corps ou les mots cachent. La musique est celle de l’intérieur, celle d’un organisme malade, le dernier souffle de vie qui le meut, ou encore celle du désir. Elle est l’invisible, l’inconscient des personnages s’adressant à celui des spectateurs.

LA LUMIERE

Elle est pensée de façon thermique en accord avec les variations sonores, quelque fois à l’unisson d’autres en contrepoint. Pas de ponctuel, ni de projecteurs classiques. La lumière entoure de bas en haut le dispositif scénique, elle est constituée de fluos aux teintes et aux tailles différentes. Pas de tableau mais une variation continue sur des intensités de température.

LES ESPACES DE DIFFUSION

Le dispositif se voulant autonome (hormis des sources électriques), il est pensé pour s’adapter à n’importe quel cadre intérieur. Il est donc plutôt destiné à s’implanter hors des murs des théâtres vers d’autres enceintes (galerie d’art, friches, hangar, salle de concert...). Le projet est aussi pensé dans l’intention de rencontrer des publics différents de ceux strictement familiers des théâtres.