Entretien Joris Mathieu et Nicolas Boudier

En Marge de qui ? De quoi ?
La question de la marge connaît effectivement une forte actualité. C’est le symptôme de notre époque. Dans un monde où le mouvement se fait à marche forcée, il s’agit en quelque sorte de revendiquer le besoin de se sentir en marge, de se mettre à l’arrêt pour observer les choses autrement. Au-delà du clin d’œil au parti présidentiel, il y a la question philosophique de comment l’humain se considère, comment il se situe dans son rapport au groupe, à l’époque où la question du « moi », du « je » est centrale. Comment être soi ? Comment se sentir assimilé au groupe ? Comment se reconnaître dans une époque qui touche à son terme et nous met face à un état de crise existentielle ?

Quels sont les grands thèmes que l’on retrouve dans cette nouvelle création ?
Ce spectacle est l’occasion d’observer l’humain à la loupe, dans ses détails, ses fragilités, son intimité. En filigrane, il s’agit de l’histoire de la rencontre nécessaire et vitale de deux personnages, comme un possible point d’équilibre entre extrême légèreté et gravité. L’un comme l’autre ne cherche qu’une chose : s’éloigner des pensées morbides, dangereuses pour leur intégrité. Seule la rencontre peut rééquilibrer la tragédie de leurs existences. Au-delà de la rencontre, le spectacle aborde la question centrale du regard : quel regard porte-t-on sur soi-même ? Quel regard est-ce que l’autre nous renvoie de nous-même ? Quel regard porter sur l’époque ?

En quoi En Marge ! diffère-t-il des autres spectacles de Haut et Court ?
Ici, le processus de création est radicalement différent des précédents spectacles où nous souhaitions traduire en expérience scénique le ressenti des lecteurs à la découverte d’un livre. Bien que le roman Le Loup des steppes de Hermann Hesse ait été très marquant pour moi, adolescent, il ne s’agit ici ni d’une adaptation, ni d’une transposition. Mon intérêt s’est davantage porté sur les questions qui traversent Harry, le personnage, et qui nous touchent tous. Le livre nous invite à prendre du recul par rapport à nos habitudes, nos conventions, la construction de notre identité, pour nous en extraire. L’enjeu majeur en matière d’écriture est de refuser de se laisser enfermer dans des habitudes. Il s’agit d’écrire autrement face à la gravité du monde, s’exposer à sa noirceur tout en prenant du recul, de la hauteur. Ici, le texte évolue au fil des répétitions pendant lesquelles un travail collaboratif est mené avec les comédiens sous forme de laboratoire avant une réécriture plus précise chaque soir. En cela, nous renouons avec quelque chose d’ancien dans le collectif avant que les rôles de chacun ne se précisent davantage. En Marge ! est un spectacle d’humeur et d’humour, avec le vivant comme matière de création et l’actualisation permanente de cette matière. Il y a également un vrai retour à la parole et au dialogue. Les personnages sont au premier plan, en lien direct avec le public, dans une scénographie plus frontale que dans nos précédents spectacles.

Quelle place est donnée aux interprètes ?
Nous essayons d’aller vers une mutation tout en rstant dans la continuité des précédentes pièces, avec l’idée d’un retour à l’acteur en direct, un retour aux corps qui ne sont plus derrière les filtres qui habitaient nos espaces.
L’écran a largement envahi les scènes de théâtre. Nous voulions l'utiliser ici dans sa fonction première et basique : l'écran qui accueille les images, mais en continuant à interroger son double sens, l'écran qui occulte et fait obstacle à la vision : « faire écran ». Nous nous intéresserons à ce qu'il y a derrière les écrans, derrière les images : l'humain, le vivant. Nous porterons notre attention sur la théâtralité, pour rire et nous moquer de la télé-réalité. Deux mondes qui se substituent l'un à l’autre en un tour de passe-passe. Nous verrons comment réel et virtuel peuvent rivaliser, comment nous pouvons faire face aux écrans au théâtre tout en revendiquant le fait de rester vivant par-delà notre condition de mortels. Nous verrons comment le réel de la représentation vient bousculer la virtualité des images, car les images ne sont pas réelles, elles restent une illusion, elles nous montrent le passé, face aux écrans, face aux images qui envahissent le monde. Comment se comporter et rester vivant dans le présent ? L'enjeu scénographique du dispositif est de produire un ressenti en deux temps, deux espaces : une fiction du vivant et une fiction des images, du micro et du macro, du direct et de l'indirect, de l'envers et de l'endroit. Nous souhaitons donner à voir des individus qui sont sur scène pour ce qu’ils sont, des vivants face à un comité de vivants, le public. C’est un théâtre de l’acteur et plus généralement de l’humain dans ce monde.

En quoi le roman Le Loup des steppes résonne-t-il encore aujourd’hui ?
Il n’y a pas de réponse universelle à cette question mais Le Loup des steppes est un livre qui résonne pour plusieurs raisons :
- Le contexte historique tout d’abord, puisque le roman a été écrit à la fin des années 20, un tournant dans l’histoire souvent comparé à notre époque actuelle. C’est-à-dire une époque où la société du divertissement est en plein essor avec, dans l’ombre, des régimes totalitaires qui émergent et provoquent à terme la guerre. Néanmoins, il existe des différences majeures et c’est ce dont on parle.
- Le contexte politique, en revanche est tout autre, car avant la guerre, les modèles dits totalitaires considéraient l’individu comme néant dans la masse. Alors qu’après, les modèles revendiquent au contraire, le droit à chacun d’exister dans une société qui individualise, au point que chacun devient seul responsable de ses échecs et réussites. C’est là une différence majeure.
- L’autre chose qui résonne entre Le Loup des steppes et notre époque est ce besoin de questionnement : comment se situer, se supporter soi-même ? Comment se sentir en relation avec les autres et définir son espace légitime de liberté individuelle tout en appartenant à un groupe ? Quel est le sens de mon existence ? Qu’est-ce que je fais sur terre ?
- Enfin, la question du rire : comment prendre de la hauteur par rapport à la gravité qui nous traverse ? Comment vivre et combattre des idées morbides qui nous animent dans une société qui meurt. Ce sont des questions éminemment présentes aujourd’hui.

Quelle est la place du rire, de l’humour dans ce nouveau spectacle ?
Dans Le Loup des steppes, le héros va chercher tout au long du livre la porte d’entrée d’un théâtre magique où il entrera en fin de roman. Mais la personne qui l’invite à rentrer lui rappelle au préalable que le but de cette entreprise, c’est d’apprendre à rire de soi, se défaire de sa personnalité encombrante, de son image pour mieux réussir à vivre. C’est ici le fil rouge qui nous accompagne dans le travail d’écriture puis dans la relation aux spectateurs. Le rire est lié à des questions philosophiques, sociétales, psychanalytiques. Pourquoi rie-t-on ? Le rire nous libère, révèle des pulsions, nous fait nous sentir en appartenance, en reconnaissance, en connivence avec d’autres... le rire nous relie.Nous allons convoquer des genres et cultures populaires en allant chercher du côté du stand-up via une longue séquence d’ouverture qui aura la forme d’un monologue composé de citations de différentes époques. Il s’agit ici de retracer toute notre époque contemporaine.

Les spectateurs seront au pied du mur. Quelle scénographie va-t-on découvrir ici ?
Le mur est un point d’origine qui apparaît, disparaît, c’est également un mur symbolique, psychologique que le personnage souhaite dépasser, comme des limites à franchir. Il perçoit ainsi des portes, des enseignes, un lieu possible où aller mais qu’il ne peut atteindre au début. Le mur est à la fois support de projection mentale et obstacle à la vision, séparant le monde intérieur du monde extérieur. On passe ainsi du réel à l’imaginaire, deux états qui se côtoient simultanément via une scénographie facilement transformable, des changements de lumière aussi... Et de l’autre côté, un envers du décor, un espace monochromatique, comme une page vierge où nos personnages peuvent se mettre à l’écart du monde de l’image. Un des enjeux de notre travail est de convoquer le théâtre comme un endroit refuge, pour entrer en soi-même. C’est également l’enjeu du décor. Dans un passage du Loup des steppes, le personnage principal publie des textes sur le monde en déshérence et dit, qu’au-delà de la responsabilité des politiques et de la presse, il serait tellement simple que chacun entre en soi pour penser et s’interroger sur ses propres responsabilités en tant qu’individu quant à une guerre, quant à la mauvaise direction prise par une société, au lieu de consommer... mais en sommes-nous capables ?

Un mur « écran » ?
Dans notre travail l’illusion via l’image a toujours été présente, les écrans n’ont jamais été complètement matérialisés, nous parlions plutôt « d’écrans doués de profondeur », où les comédiens étaient au même plan et se fondaient dans les dispositifs d’images virtuelles. Ce spectacle met en jeu les écrans et les assume, en écho à notre société, pour s’interroger sur leur place dans la construction de nos identités, de nos individualités. Nous souhaitions une scénographie « écran » qui donne à voir une sélection d’images de ces 80 dernières années, comme ces écrans quotidiens qui parsèment nos vies et de là, laisser apparaître le réel du théâtre qui n'est en fait qu’une réalité virtuelle. Cette notion est apparue pour la première fois chez Antonin Artaud dans Le Théâtre et son double. Il parle du théâtre comme d’une réalité virtuelle et non comme d’une technologie. Nous souhaitons épouser cette vision en assumant, en dévoilant et en donnant à voir les artifices du théâtre, observer ce qu'il y a derrière les écrans pour voir le monde de manière symbolique, avec l’idée d’un imaginaire des alchimistes, comme le fait Artaud. Le théâtre serait un outil d’interprétation des signes et des symboles, servis sur un plateau, que nous sommes libres de croire ou de démasquer. Le théâtre est un espace de virtualité aussi crédible que les objets en VR* qui nous plongent dans des mondes où l’on se montre comme dans une fiction. Facebook parle de mur où on s’affiche. Peut-être faudrait-il apprendre à regarder le mur pour ce qu’il est ?

* Réalité virtuelle

Par Élise Ternat - Janvier 2020