CONVOQUER LE POUVOIR DE L’IMAGINAIRE

Ce qui distingue l’être homme de l’ange c’est sa capacité d’imaginer…nous dit Tony Kushner quand un ange descend et crève le plafond de Prior, malade du sida et en proie à des hallucinations…les anges bureacucrates du ciel VS les hommes penseurs doués d’imagination. C’est en partant de ce postulat que nous avons créé ANGELS IN AMERICA.

Nous nous sommes appliqués à brouiller les pistes, les frontières entre réel et imaginaire même si certains codes sugggèrent que nous basculons d’un monde à l’autre…

 

L’illusion théâtrale au coeur du dispositif

Nous avons choisi de faire confiance à l’illusion théâtrale et de transposer cette épopée aux lieux multiples (un véritable défi spatial) dans un espace unique, une boite à outils, un lieu des possibles qui évoque mais ne situe pas.

Notre espace ne pose pas les situations, ce sont les acteurs qui créent les cellules dans lesquels ils évoluent. La pièce se passe dans les années 80 en Amérique mais elle fonctionne surtout dans un parfum de fin des temps : crainte d’une apocalypse à venir, retour aux fondamentalismes qui résonne étrangement avec aujourd’hui.

Pour conduire ce fil de l’imaginaire en marche, nous avons choisi de ne pas contextualiser les costumes et la scénographie mais de proposer un travail de surtitre. Ces surtitres vidéo sèment des indices, ce sont tous des titres de chansons de David Bowie…De Let’s Dance à Sorrow, ils composent les épisodes de cette saga. Le spectateur peut imaginer ce qui va advenir et se projeter dans un univers de références communes.

La pièce fait appel à des voyages imaginaires qui ont toujours un lien avec la réalité de l’action; Quand Harper croit faire un voyage en Antarctique, elle est en réalité dans les rues glacées de New York. Pour traiter cet aller retour là, nous ferons encore appel à cette illusion théâtrale: en proposant une autre vision de ce paysage là : pas de fausse neige ou de décor, mais des éléments détournés (des balles de ping pong qui tombent comme des flocons ) qui invitent à pénétrer l’espace mental des personnages.

 

Une rythmique haletante

La pièce évoque un mouvement musical, comme l’indique le sous titre « Fantaisie gay sur des thèmes nationaux ». Les thèmes se croisent, comme dans une sonate, se superposent comme dans une fugue. Des scènes s’enchaînent, à quelques heures ou jours d’intervalle tandis que d’autres se superposent, jouant dans une simultanéité d’images ou de paroles.

Parfois, deux scènes différentes avec deux couples et les répliques alternées de chacun se répondent tout d’un coup. Parfois encore, il a recours à des flashbacks, parfois il laisse des personnages de la scène précédente dans la suivante.

 

La rythmique de la pièce est celle des scènes qui s’entrechoquent, celle de ces êtres englués dans leurs archétypes qui convoquent sans cesse des voyages : hallucinations, départs vers de nouvelles perspectives, allers-retours entre les pôles du bien et du mal, entre l’Amérique et l’URSS, le conservatisme et le progressisme.

Formellement, Tony Kushner n’a peur de rien. Il s’amuse de codes théâtraux en jouant avec les formes de la représentation: réalisme contre distanciation, théâtre dans le théâtre, rupture de registres…Tony Kushner est résolument un homme qui aime le théâtre. Une théâtralité passionnante : elle est puissante, évocatrice, large et généreuse.

 

Un jeu vif et cinématographique

Notre distribution est peu genrée : certaines actrices (comme Tony Kushner l’indique dans ces didascalies) interprètent des rôles d’hommes…ou d’anges. Ici le sexe n’a d’importance que lorsqu’il meut les personnages. Les acteurs composent avec des éléments de genre, de costumes mais il n’est jamais question de travestir l’acteur pour qu’il soit méconnaissable. Sans outils explicatifs mais dans une contemporanéité vivace, ce seront les acteurs qui convoqueront les personnages dans une virtuosité cinématographique. 

C’est dans la recherche du mélange des genres théâtre/cinéma que cette pièce-fleuve se déploie comme une fresque. Elle a le suspens d’une série. Pour cela nous travaillons la dimension de l’étonnement chez l’acteur. Comment un acteur peut il renouveller une émotion qui est le fil conducteur de son voyage durant 4h30 de jeu ?

Dans les scènes simultanées, les acteurs convoquent les mécanismes du cinéma : comment la pause du personnage peut elle être un appui de jeu pour l’acteur ?

Mais la distance n’est pas celle d’un plateau de cinéma. Elle jouera sur les axes en longueur et en diagonale pour s’éloigner des situations réalistes de la pièce. Ainsi il ne s’agit pas de reproduire la vie, mais de la recréer. Pour cela nous travaillons un jeu vif et une diction rapide pour trouver la violence des rapports, et non pas la reproduction du contexte historique.

Monter Angels in America c’est s’attaquer à la maladie et à un contexte. Nous avons choisi, résolument de le faire dans la vitalité : rendre à chaque personnage sa pulsion de vie pour que la pièce s’élève de son recul historique.