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2 et 3 décembre / Théâtre de l’Union mercredi 2 déc. (20h30), jeudi déc. (18h30) Durée estimée 1h15
texte Michel Onfray > mise en scène Jean Lambert-wild > chorégraphie Carolyn Carlson > vidéo François Royet > musique Jean-Luc Therminarias
Un philosophe de renom, Michel Onfray, une chorégraphe mondialement reconnue, Carolyn Carlson, un compositeur associé, Jean-Luc Therminarias et un cinéaste à la démarche originale, François Royet, sont réunis par Jean Lambert-wild pour ce spectacle sur le thème du recours aux forêts.
avec Fargass Assandé, Elsa Hourcade, Juha-Pekka Marsalo, Jean-François Olivier, Stéphane Pelliccia, Laure Wolf.
Pour le philosophe Michel Onfray, le recours aux forêts, c’est se réconcilier avec l’essentiel : la coïncidence avec les éléments, l’inscription de son destin dans la nécessité de la nature. Celui qui va dans la forêt est quelqu’un qui veut échapper aux contraintes d’une vie hyper-socialisée et sortir des conventions établies. Il veut redevenir un être singulier qui cherche un champ d’action où exercer sa liberté. > D’origine réunionnaise, Jean Lambert-wild est auteur, metteur en scène et directeur de la Comédie de Caen-Centre Dramatique National de Normandie.
Production déléguée Comédie de Caen-Centre Dramatique National de Normandie -Coproduction (en cours) Centre Chorégraphique National de Roubaix Nord - Pas de Calais / le Volcan, Scène Nationale du Havre / le Théâtre de l’Agora, Scène Nationale d’Evry / le Festival des Boréales / le GMEM, Centre National de Création Musicale de Marseille / Théâtre de l’Union, CentreDramatique National du Limousin - la Comédie de Caen est subventionné par le Ministère de la Culture et de la Communication (DRAC Basse-Normandie), la Ville de Caen, la Ville d’Hérouville Saint-Clair, le Conseil Régional de Basse-Normandie et le Conseil Général du Calvados (ODACC)
L’Agreste
J’irai, teinté de bleu, imiter le sanglier dans la Forêt. J’irai, grognant de joie, curer ma peau au regros des chênes. Mes mains en bec d’oiseau chanteront les gloires de tous mes pas perdus où s’escopaient mes rêves étourdis au roulis d’un berceau. Élevé au mariage de la mort, tore marquant la place de mes ancêtres, je tiendrai haut ma tête pour irriter les rochers, baguant ma peur de ne pas pouvoir leur ressembler. L’exil me rendra le bryon de mes yeux, une pupille en île qui se soulage du temps entournant sur elle-même. Mes rires seront les tombelles de mes nuits. Ample à nouveau, mon souffle retrouvera l’usage de ses langues: langue du sein,langue du sang, langue des songes. Trois soeurs étrangères en conversation qui fixeront les frontières du corps de mon exil. J’irai dans la Forêt, car est dérisoire une vie qui tourne le dos aux portes et aux miroirs. J’irai dans la Forêt, car est dérisoire une vie rendue meurtrière par l’aporie d’un monde qui maudit la vie. J’irai dans la Forêt, vivre sans fin, ces aurores qui sont toujours des prouesses.
Jean Lambert-wild
La Tentation de Démocrite
Démocrite fut dans la Grèce antique un philosophe matérialiste fêté qui parcourut le monde. Lors de son périple jusqu’en Inde, il a constaté la vilenie des hommes, à la suite de quoi il fit construire une petite cabane au fond de son jardin pour y finir en sage le restant de ses jours. Je nomme tentation de Démocrite et recours au forêt, ce mouvement de repli sur son âme dans un monde détestable. Le monde d’avant hier, c’est celui d’aujourd’hui, ce sera aussi celui de demain : les intrigues politiques, les calamités de la guerre, les jeux de pouvoir, la stratégie cynique des puissants, l’enchaînement des trahisons, la complicité de la plupart des philosophes, les gens de Dieu qui se révèlent gens du Diable, la mécanique des passions tristes – envie, jalousie, haine, ressentiment… –, le triomphe de l’injustice, le règne de la critique médiocre, la domination des renégats, le sang, les crimes, le meurtre… Le repli sur son âme consiste à retrouver le sens de la terre, autrement dit se réconcilier avec l’essentiel : le mouvement des astres, la logique de la course des planètes, la coïncidence avec les éléments, le rythme des saisons qui apprennent à bien mourir,l’inscription de son destin dans la nécessité de la nature. Fatigué des misères de ce temps qui sont les ancestrales souffrances du monde, il faut planter un chêne, le regarder pousser, débiter ses planches, les voir sécher et s’en faire un cercueil dans lequel on ira prendre sa place dans la terre, c’est-à-dire dans le cosmos.
Michel Onfray
Rebelle
Un Rebelle né ne meurt jamais. Âme désireuse au sein d'un esprit barré d'aucune cloison Qui mesure son propre mouvement à l'aune d'horizons lointains Sa liberté, celle qu'il s'accorde. Il marque son empreinte sur les vapeurs éthérées de l'Univers Cocon de poussière et de lumière sylvestre. Il se précipite dans les zones d'ombre de poètes inconnus Plonge au coeur de leur mystère Dérangeantes visions qui éloignent la pureté originelle de l'homme Cette existence sous condition Qui finit par s'éloigner d'elle-même Et darder sur le rebelle qui à son réveil Aux côtés de loups, champignons et fleur noire De bois qui reflètent cet aveu, Défie ses yeux de fixer les lèvres babiles des rivières tumultueuses de la forêt Pénètre la chair de la nature, choit dans ses bras d'art libre Souffle vers le ciel, agrippe le buste des arbres dont la verdure est en suspens dansdes nuages volatiles de fumée, sans but aucun sinon de les atteindre. Il revient au ventre ensanglanté de la terre, entrailles aux parfums humides Jetant son esprit dans cet abîme de lumière Fait du feu, baise la terre du premier homme Pénètre le chaos de la souffrance primitive Souffle vers le ciel, agrippe le buste des arbres dont la verdure est en suspens dansdes nuages volatiles de fumée Pénètre le chaos de la souffrance primitive Divise l'instinct et le trépas de mots lapidaires Baise les rochers qui courbent le temps ralenti, dissous dans la douce apparitiond'une pluie caressante noyant l'illusion S'abrite entre mille mâchoires d'insectes dentés Articulations naturelles de la tristesse épousée dans un même parterre d'herbe aveclion et fourmi Partage un brin d'herbe et de mousse Devient une toute petite proie de Vénus lapant sa sève dans des lois de la survie. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien que rejoindre cette part innommable de rêve. Un petit oiseau au-dessus de son épaule gauche. Gazouillis. Le Rebelle en pleurs ronge ses sens pour son chant Cui cui Qui n'anéantit pas le sien Le Rebelle dans sa solitude souffre pour le monde, il met au jour un but pour chacundes hommes car il a pris le risque. Ses bras sont pleins d'étoiles qu'il garde dans les coins sombres Il enterre les âmes au creux des arbres vides Goûte la chair du vent sur sa main Meut les eaux de la forêt avec ses yeux jusqu'à la mer Emmêlée par le sel et par les souvenirs Il s'incline devant l'immanence céleste Devant la terre valsant dans ses révolutions Le Rebelle ne dort pas Il rêve son rêve éveillé Des rochers lestent ses paupières Ne dort pas Devient son propre héros En proie Un renard roux flaire les pistes rebelles et le traque Férocement affamé feint la pitié avant l'attaque Mais un Rebelle né ne meurt jamais Il court au plus profond des forêts sauvages À l'endroit où se repose l'esprit du vent Où les arbres pleurent dans l'orage et l'obscuritéIl se couche bercé dans le dernier pli d'une aile d'oiseau Grave son âme sur la pierre dans le doute d'un monde qu'il a laissé derrière lui Creuse avec ses mains la belle et interdite boue des jeux d'enfants Sent les parties secrètes d'animaux depuis longtemps disparus Barbouille son humilité sur l'impermanence originelle Ses graines de mémoire effacée, les régénère, Mue son corps aux formes des anneaux de troncs en mille plis d'un bois sans âge La vision élargie des miracles Où le monde et ses phénomènes se désagrègent en vue de l'infini Où le temps n'est ni une horloge ni un calendrier, ni lorsque honteux des conventions ni lorsque là où le temps se fait en pleine nature, notre rebelle aux os luisants saute afin d'y défier son coeur. Pour pénétrer la source primaire, paré de la dignité des feuilles pourrissantes laissées là à dépoussiérer les tombes de nos ancêtres Dont le lit se prépare aux vers et aux choses mordantes Bel et bien cette hardiesse prospère dont l'âme rebelle réside en chacun des hommes.
Carolyn Carlson
La forêt comme «refuge» Extrait de la conférence de Kenneth White,Philosophie de la forêt, novembre 2004
En 1980, à Stuttgart, Ernst Jünger publie un livre qui, en français, s’intitule Traité du rebelle ou le recours aux forêts. Je ne m’étendrai pas ici sur la carrière d’Ernst Jünger, ni sur sa philosophiegénérale. J’ouvre ce livre, comme j’en ouvre tant d’autres, afin de voir ce qu’il peut éventuellement contenir d’intéressant pour notre propos.
Pour commencer, en ce qui concerne la traduction du titre, remarquons que le mot allemand traduit par «rebelle» est Waldgänger, terme qui, littéralement, signifie «celui qui s’en va dans la forêt». Il s’agit en fait d’une figure historique. Durant le haut Moyen âge scandinave (en Norvège, puis plus tard en Islande), le Waldgänger était un proscrit qui choisissait de vivre une vie libre ense réfugiant dans les bois. Ce faisant, il menait une existence difficile et périlleuse car il pouvait être abattu par quiconque le rencontrait. Toutefois, il courait sa chance. À partir de là, Jünger va extrapoler et faire du Waldgänger une figure atemporelle, indépendante de tout contexte historique particulier. «Celui qui s’en va dans la forêt» est quelqu’un qui, «hic et nunc», veut échapper aux contraintes d’une vie hyper-socialisée et sortir des conventions établies, des dogmes, de l’enlisement des idéologies. Pour l’écrivain, un tel «recours aux forêts» n’a rien d’une idylle. Il ne s’agit pas d’une «retraite» ou d’une attitude compensatoire, mais plutôt d’une marche hasardeuse en dehors des sentiers battus, au-delà des frontières de la pensée commune.
Aujourd’hui, l’homme se trouve pris dans les engrenages d’une grande machine agencée, sinon pour le détruire, du moins pour l’aplatir et l’uniformaliser. Le type socio-anthropologique«normal» est relativement intelligent. N’a-t-il pas reçu comme tout un chacun une éducation, un«badigeon de culture» comme dit Jünger ? Mais les valeurs qu’il a intériorisées favorisent-elles sa sensibilité, son sens de la beauté du monde? Est-ce là une chose qu’il peut éprouver? Docile aux slogans et aux injonctions de tout ordre, ne vit-il pas dans un monde clos, prompt à dénigrer tout ce qui existe en dehors de son «espace normal»? À l’encontre d’un tel homme cerné, pris au piège d’un «inexorable encerclement», l’être humain qui «s’en va dans la forêt» veut redevenir un être singulier («singulier» et «sanglier» viennent tous deux du latin singularis, «qui vit seul»). Pour y arriver, le «rebelle» ne se mettra pas en opposition directe. C’est là utiliser les mêmes armes que l’adversaire et risquer de lui ressembler. Il ne se contentera pas non plus d’une attitude de «rebelle» facile. «Recourir auxforêts» n’est pas une fuite naïve hors du social, hors du « réel». S’évader dans l’imaginaire n’est qu’une «jonglerie» de l’esprit, une illusion, un mirage de plus. Ce que le «rebelle» recherche n’est pas une fiction commode, mais un lieu de liberté, un champ d’action. C’est ça, la forêt : «un champ d’action pour de petites unités qui savent ce qu’exige le temps, mais connaissent aussi d’autres exigences.» |