Note d’intention

« Nous c’est le silence qui raconte, les hommes il leur faut une voix » Ces mots de Méline, sont pour moi les fondements du message de Je suis la bête. Elle vient nous entraîner dans son histoire, nous proposant d’être traversés par cette dernière. Ce qui m’intéresse, c’est de travailler sur la rugosité, sur le monstre, comme il l’est étymologiquement : celui qui montre ou qui est montré. Méline est montrée, exposée sur la scène de théâtre mais elle montre aussi, elle nous montre ce que nous refusons peut être de voir : le schisme, l’abîme que nous humains avons créé avec les mondes du vivant. Elle est à la lisière, sans cesse en quête de sa place, abandonnée, rejetée, expulsée, elle finit par se trouver, comme prophète, sorcière ou fée. Mi femme, mi bête, esprit de la forêt. Elle vient ici et maintenant délivrer son message. Pour qu’il soit recevable, intelligible, elle doit nous y préparer, nous mettre dans un état d’acuité particulier : en décision d’écouter. Le personnage de Méline évolue dans l’espace, déambule. Elle alterne les phases de récit dans le souvenir et d’adresse au public. Son corps est traversé par la parole, elle est le lieu de son évocation, théâtre en elle-même et habitée par ce qui se joue. Méline subit et ordonne. Maîtresse de cérémonie, elle choisit de nous faire entendre l’inaudible, voir l’invisible, toucher et comprendre (dans le sens de « prendre avec soi ») les mondes qu’elle traverse. Dans certaines scènes elle est reprise, happée par son récit (comme un oracle, en connexion avec le monde qu’elle évoque et a le pouvoir de faire apparaître), pour proposer au spectateur de se plonger totalement dans l’histoire. D’autres sont présentées avec plus de distance, pour permettre d’avoir un regard, un questionnement sur notre humanité. Ainsi, l’alternance de ces postures, par des jeux d’illusions, aident à la construction d’un univers spectaculaire unique, issu de la rencontre entre un texte puissant et le lieu du rituel de la représentation. Je propose de faire entendre le silence, comme espace de connexion avec notre propre sauvagerie. Sur la scène, simplement des tulles et quelques accessoires alimentant surprises et illusions. Pour faire vivre au spectateur les étapes de son errance, un dispositif immersif. Le son comme lieu de connexion avec le vécu de Méline : elle choisit de nous faire écouter sa mémoire, nous mettant immédiatement et instinctivement — comme le provoque la stimulation de l’audition, sens beaucoup moins sollicité que peut l’être la vision — en relation avec notre propre intimité. Les images proposées comme plus à distance, aussi à cause de cette saturation sociétale, mais pour faire exister le rêve et la magie. L’illusion comme lieu de la surprise et de la spontanéité, donc de l’enfance et de l’instinct. Dans un second temps, l’analyse, la réflexion propre à chacun, et qui nous rattrape ensuite. Mais il s’agit pour moi de travailler sur ce bref instant, celui de l’instinct. Une invitation à faire ce voyage, sans brusquerie ni violence mais plutôt comme une expérience… Julie Delille, février 2017.