LE PHENOMÈNE UNIQUE DES ÉVAPORATIONS AU JAPON

Chaque année, 100 000 Japonais s’évaporent sans laisser de trace. Ils disparaissent pour des motifs multiples, le plus souvent pour sortir de situations devenues inextricables, dans lesquelles interviennent le déshonneur, la honte, la rupture avec les codes de la société. Ce phénomène est ancien mais les évaporations se sont notoirement développées dans les années 90, après l’éclatement de la bulle financière, pour atteindre le chiffre officieux de 180 000 Japonais disparus volontairement par an. Takahito Hara, réalisateur de la série à succès La boutique des Evadés, raconte que quel que soit l’importance de leur dette, à l’époque, beaucoup d’emprunteurs se suicidèrent. D’autres firent le choix de continuer à vivre en changeant d’identité. Mais comment disparaître des cartes de la modernité ? Au Japon, un adulte a légalement le droit de disparaître. Il est plus facile de le faire dans un pays où les fichiers de police et les fichiers d’état-civil ne sont pas centralisés. Il faut aussi se représenter le Japon. 377 000 km2 pour 128 millions de Japonais. Le rapprochement avec la France est éloquent : 643 000 km2 pour 66 millions de Français. Dans les grandes villes, la densité de population assure une invisibilité et un anonymat certains. Qui a voyagé au Japon sait que même les rues sont anonymes. Les blocs et les sous-blocs ne se suivent pas toujours dans un ordre logique, de telle sorte que les Japonais eux-mêmes s’y perdent. Dans le livre-reportage Les évaporés du Japon, Léna Mauger dresse le portrait de Shou Hatori, qui est devenu évaporateur. Il aidait les gens, parfois des familles entières, à s’évaporer, la nuit, clandestinement, ce qui se traduit par ‘’Yonige’’ (‘’fuir la nuit’’). Mais il ne déménageait pas seulement des gens ruinés, il déménageait aussi de jeunes universitaires ayant raté un examen, des femmes trompées, des diplômés exténués par une vie de corvées sur fond de dortoirs collectifs, des jeunes hommes passés par la case prison qui ne voulaient pas infliger à leurs parents la honte d’avoir un fils qui ne respecte pas les conventions sociales. Les raisons sont donc multiples et liées à une culture, un mode de pensée et des codes éloignés des nôtres. Le poids des conventions favorise tous les mensonges. Au Japon, pour paraître ce que l’on veut être, il est possible de louer les services de faux amis, de faux patrons, de faux prêtres le jour d’un mariage. Même le jour des funérailles, on peut louer les services de dizaines de personnes pour créer une ambiance familiale. La notion d’honneur, dont les Samouraïs faisaient une expérience de vie (et de mort), reste encore ancrée dans la société. La réussite sociale prend le pas sur l’importance d’une vie intime, amoureuse. Au Japon, on se marie peu par amour. Les conséquences de ce phénomène, qui reste tabou malgré l’ampleur, sont multiples. Pour sortir de la misère, certains s’engagent dans la mafia (tandis qu’elle est la cause d’évaporations massives...), se prostituent, mènent des vies proches de la survie ou de la folie. Le quartier de Sanya abrite des centaines d’évaporés et les autorités ont effacé le quartier de la cartographie officielle de Tokyo. À Kamagasaki, un quartier d’Osaka, on ne compte plus ces évaporés venus chercher des travaux douteux, comme le nettoyage de la centrale nucléaire délabrée de Fukusima, au coeur du roman de Thomas Reverdy, Les évaporés. L’évaporation est un phénomène assez inconnu en France et dans beaucoup d’autres pays.