Extraits

Extrait 1 Partie 1 // séquence 5 // Lille // Monsieur et Madame Wesener, Marie, Charlotte Espace 1a (salle à manger) // nuit (chien et loup) La table du dîner, Wesener, sa femme et sa fille aînée sont assis. Ils attendent. Marie entre rayonnante, un éclair. Elle se précipite au cou de son père. Marie : Papa ! Ah Papa ! Wesener (inquiet) : Qu’est ce qui t’est arrivé, Marie ?... Marie : Je ne suis pas capable de vous le cacher... j’ai été au théâtre. C’était ... magnifique ! Wesener repousse la chaise de la table, visage fermé, poings serrés. Marie : Si vous aviez vu ce que j’ai vu, vous ne seriez pas fâché. (Elle s’assoit à sa place et commence à manger). Ah toutes ces belles choses ensemble ! Le décor, la lumière, la musique...Je ne vais pas pouvoir dormir de la nuit, tellement j’ai pris de plaisir. Ah ! Comme je suis reconnaissante à monsieur le Baron !... Wesener : Quoi ? Le baron? Il t’a emmenée au théâtre ? Marie acquiesce doucement. Wesener (Il renverse la table, les chaises) : Va-t’en, traînée ! Tu veux être la maîtresse du baron, hein ? C’est ça ? Marie : J’étais chez la Weyher, on était près de la porte, et il est passé, et il nous a adressé la parole et... Wesener : C’est ça, vas-y mens, mens à en faire saigner les oreilles du diable ! Fous le camp, putain. Charlotte (à sa mère) : J’aurais pu le prédire à papa que les choses se passeraient comme ça. Ils sont toujours en train de ricaner le baron et elle. Marie : Toi, ferme-la ! Charlotte : Elle se comporte comme une pute et voudrait encore commander ! Marie : Ferme-la, je te dis ! Avec ton petit Heidevogel... ! Je ne me laisse pas toucher moi... Wesener : Silence ! Dans ta chambre. Tout de suite. Sans manger. Trainée. Et toi ne la ramène pas. (à Charlotte) Tu crois que personne ne sait pourquoi le Heidevogel vient si souvent à la maison ? Charlotte : C’est à cause d’elle. Cette pute nuit à la réputation de toutes les filles. Wesener : Mais tu vas la fermer ! (abattu sur sa chaise) Jamais Marie ne te dénoncerait, elle. Tu es jalouse de ta propre sœur ! Puisque tu n’es pas aussi belle qu’elle, tu devrais au moins être aussi bonne. Tu devrais avoir honte. (à sa femme) Débarrasse, je n’ai plus faim. (Il se jette dans un fauteuil et reste prostré, puis semble réfléchir) Extrait 2 Partie 3 // séquence 10 // Lille // La Comtesse, Marie, (Charlotte) Espace 1a (salon) // intérieur jour (après-midi d’hiver) Marie : Vous nous pardonnerez chère Madame, ici tout est dans le plus grand désordre. Comtesse : Ma chère enfant, ne vous inquiétez pas. Inutile de faire des manières avec moi. (Elle lui prend la main et l’entraîne sur le canapé). Considérez-moi comme votre meilleure amie. (Elle l’embrasse). Je vous assure que je prends part, le plus sincèrement du monde, à tout ce qui peut vous arriver. Marie (au bord des larmes) : Je ne sais pas en quoi je mérite cette faveur particulière dont vous m’honorez. Comtesse : Ne parlez pas de faveur, je vous en prie. D’une façon ou d’une autre Charlotte devra sortir, laissant une absence de témoins. ... Je suis heureuse que nous soyons seules. J’ai beaucoup de choses à vous dire qui me tiennent à cœur et bien des questions à vous poser. Marie attentive le visage plein de joie contenue. Comtesse : Je vous aime, mon ange, et je ne peux m’empêcher de vous le montrer (Marie lui baise la main longuement). Toute votre personne dégage quelque chose de si sincère, si attachant, que votre malheur m’en devient plus douloureux encore. Savez-vous, ma chère jeune amie, que l’on parle beaucoup de vous en ville ? Marie : ... Je sais qu’il y a partout des mauvaises langues. Comtesse : Ce ne sont pas seulement les mauvaises langues qui parlent de vous, les bonnes langues aussi ! Vous êtes malheureuse, mais vous pouvez vous consoler en pensant que vous n’êtes pas la cause de votre malheur... (temps où Marie s’effondre) Votre seule erreur est venue de ce que vous ne connaissez pas le monde, de ce que vous ne connaissez pas ce qui différencie les classes de la société. De ce que vous avez lu Pamela, le livre le plus dangereux que puisse lire une personne de votre condition. Marie (commençant à pleurer) : Je ne connais pas ce livre. Comtesse : Alors vous avez trop prêté l’oreille aux discours des jeunes gens. Marie : J’ai trop fait confiance à l’un d’eux. Comtesse : Soit. Mais dites-moi, ma chère amie, je vous prie, comment en êtes-vous venue à l’idée de chercher un mari d’une condition supérieure à la vôtre ? Vous avez sans doute cru que votre physique pouvait vous conduire bien plus loin que vos petites camarades ? Mais cela aurait dû vous rendre plus prudente encore ! La beauté n’est jamais le moyen de faire un bon mariage et nulle n’a plus de raison de trembler que celle qui a un beau visage. Mille dangers cachés dans les roses, mille traîtres impitoyables sous des masques d’adorateurs, pas un ami. Marie : Ma mère me dit pourtant que je ne suis ni belle ni laide. Comtesse : Pas de fausse modestie. Vous êtes belle. Et le ciel vous en a punie. Vous avez croisé sur votre chemin des gens d’un milieu plus élevé que le vôtre, qui vous ont fait des promesses. Vous n’avez vu aucune difficulté à changer de classe. Vous avez cru que vous pouviez vous élever. Vous avez méprisé vos petites camarades, vous avez pensé qu’il n’était pas nécessaire d’acquérir ces qualités précieuses de culture qui rendent aimable, vous avez fui le travail, vous avez dédaigné les jeunes gens de votre condition, vous avez été haïe par tous ceux de votre monde. Pauvre fille, comme vous auriez pu rendre heureux un respectable bourgeois, si vous aviez été un peu plus humble ! Comme vous auriez été admirée, louée et imitée par vos semblables. Mais vous vouliez être jalousée précisément par ces mêmes semblables. Pauvre enfant à quoi pensiez-vous donc ? Et contre quel honteux bonheur vouliez-vous échanger tous vos attraits ? Vous vouliez devenir la femme d’un homme qui, à cause de vous, serait honni et méprisé par toute sa famille... C’est cela ? Qu’alliez-vous imaginer ? Qu’allaient imaginer vos parents ? Pauvre enfant trompée, malmenée par la vanité (elle la prend contre sa poitrine). Je voudrais donner mon sang pour que cela ne soit pas arrivé. Marie (elle pleure) : Mais il m’aimait. Comtesse : L’amour d’un officier, Marie. L’amour d’un homme qui est habitué à toutes les débauches. D’un homme qui cesse d’être un bon soldat dès l’instant où il devient un amant fidèle. Un qui fait au roi le serment de ne jamais tomber amoureux et qui en reçoit en échange un salaire. Et vous, vous avez cru être la seule personne au monde capable de garder un tel homme fidèle ? Malgré la colère de ses parents, malgré l’orgueil de sa famille, malgré son serment, malgré sa nature profonde. Face au monde entier. Et maintenant que vous constatez votre échec, vous pensez pouvoir exécuter votre plan auprès d’autres jeunes hommes ? Mais vous ne voyez pas, que ce que vous pensez être de l’amour chez ceux-là, n’est rien d’autre que de la compassion ou de la pitié pour votre histoire ? Ou même quelque chose de pire. (Marie tombe contre le sol). Arrête-toi, mon enfant ! Il est encore temps d’éviter l’abîme. Et je veux mourir, si je ne parviens pas à t’en arracher. ... La Comtesse à genoux pose sa tête sur le dos de Marie. Les deux femmes sont l’une contre l’autre au sol. La Comtesse au bout d’un temps se redresse. Abandonnez toutes vos attaques contre mon fils. Il est promis. Mademoiselle Anklam a son cœur et sa main. Venez vivre chez moi. Votre honneur a subi un grand dommage, et c’est la seule façon de le retrouver. Devenez ma suivante. Préparez-vous à ne pas voir d’homme durant plusieurs mois. Vous m’aiderez dans l’éducation de ma fille. Venez, allons voir votre mère et prions-la de vous autoriser à partir avec moi. Marie : Mais il est trop tard. La Comtesse : Il n’est jamais trop tard pour devenir raisonnable. Je vous donne mille thalers par mois, je sais que vos parents ont des dettes. Marie : Permettez-moi de réfléchir. Encore. La Comtesse : Très bien mon ange, faîtes au mieux. Vous aurez assez de distractions chez moi. Je vous ferai apprendre le dessin, la danse, le chant, la musique, l’écriture... Marie (se cache le visage dans le bas de la robe de la Comtesse) : Ah madame. La Comtesse la soulève du sol. Elles sont maintenant dans les bras l’une de l’autre sur le sofa. Le Comtesse : Je dois partir. Votre mère me trouverait dans une étrange confusion. Elle sort rapidement et jette un dernier regard vers Marie étendue, épuisée, comme morte sur le sofa. La Comtesse : Adieu, mon enfant.